FFF
Tuesday, June 21, 2005
 
La France, nouveau marché aux esclaves chinois
«Libération» s'est procuré un rapport édifiant sur l'exploitation des migrants.

La France, nouveau marché aux esclaves chinois

Par Christian LOSSON

mardi 21 juin 2005 (Liberation - 06:00)

Bienvenue en France. Malgré une dette de 9 000 euros à des «têtes de serpents», le surnom des passeurs (lire ci-contre), Guo y a cru. Au bout de deux mois sur le sol parisien, il gagnait 450 euros. Quand le boss sortait de l'atelier de confection, il fermait la porte à clé. Il est sorti une fois en vingt-trois jours. Puis, il a quitté son boulot pour la plonge. C'est mieux. Il dit : «J'y travaille douze heures par jour et six jours par semaine. Pour 300 euros par mois. Je mange et je dors dans le restaurant. C'est comme une peine de mort.»

Tuberculose. Soeur A., elle, a vendu sa maison 6 300 euros en Chine pour payer une partie de son passage en France. Elle a commencé comme nourrice dans une famille chinoise : lever à 5 heures, coucher à minuit. Puis elle a encastré des boutons dans des vêtements dans un taudis de banlieue. Elle est maintenant domestique d'un Français de 60 ans. Royal, il l'héberge et lui donne parfois un peu d'argent de poche «60 euros par mois». Ex-banquier en Chine, les Ying s'installent en Bulgarie en 1998. Rackettés, ils contractent une dette de 1 500 euros pour passer en France. Montant quotidien des intérêts : 150 euros ! Lui en gagne autant par mois, à Paris, dans une sandwicherie. Soit le montant du loyer d'un bouge de 10 m2, sans chauffage. Elle a la tuberculose, et pas de quoi payer le lait pour leur bébé.

«Servitudes pour dettes.» Ces histoires sont tirées d'un rapport de l'Organisation internationale du travail (1), le Trafic et l'exploitation des Chinois en France, que Libération s'est procuré, et qui sort aujourd'hui. Une enquête édifiante qui ne se contente pas de compiler des chiffres, mais raconte des trajectoires de victimes de «travail forcé». Du départ de la Chine à leur situation en Ile-de-France (70 % à Paris, 30 % en banlieue). Combien sont-ils ? «Les chiffres de 50 000 sans-papiers, avec 6 000 nouveaux entrants par an, sont crédibles», confie Gao Yun, l'un des auteurs du rapport. Chaque année, 60 000 tenteraient de rentrer en France et 4 000 ont été arrêtés à Roissy en 2003. La majorité des exploités le sont dans la confection, la restauration, le bâtiment, la prostitution... Pour passer en France (pas toujours par les airs), ils déboursent autour de 17 000 euros, croulent sous des «servitudes pour dette» de deux à dix ans, travaillent parfois sans salaire pour conserver, quand ils en ont, un titre de séjour...

Ce trafic d'humains à grande échelle touche surtout les petites structures clandestines organisées «sur le modèle familial». Les grands ateliers de confection qui font appel à des clandestins «sont délocalisés dans la banlieue», où «policiers et inspecteurs du travail» sont moins présents... La crise, liée à la fin des quotas textiles chinois depuis janvier, n'a pas changé la donne. «Au contraire, raconte Gao Yun. Pour éviter d'avoir des stocks, les commandes se font sur une très courte période.» Avec une main-d'oeuvre très flexible qui peut travailler vingt heures par jour. Comme le couple Li, «dernier maillon de la chaîne de sous-traitance». «Ils ne sortent jamais de peur des contrôles», raconte Gao Yun. Avec leur fille, ils vivent dans 9 m2, où «des planches en bois suspendues au mur tiennent lieu de lit», note le rapport. Parce qu'il faut de la place pour les cinq machines à coudre. Ex-homme d'affaires qui a fait faillite lors de la crise de 1997, Li «offre» du vin à sa voisine pour qu'elle ne le dénonce pas. Li n'inscrira pas sa fille à l'école, car il croit qu'il faut un passeport. Li paye aussi un «ami» qui a signé pour lui le bail. Li a a dû renoncer à apprendre le français parce qu'il se tue dix-huit heures par jour au travail. Li lâche donc 30 euros pour chaque recours à un traducteur.

«Sanctions ciblées.» Au final, le rapport préconise un «partenariat transfrontalier». Recommande une indemnisation des victimes pour les «mettre à l'abri des exploiteurs» contre lesquels il préconise «des sanctions ciblées». L'OIT évoque aussi la possibilité d'ouvrir «la niche économique et ethnique» dans les secteurs à très haute concentration chinoise via des quotas. Ou une meilleure information en Chine pour éviter «les représentations imaginaires de la vie en France». Les autorités françaises préfèrent-elles ne pas voir ce marché d'esclavage moderne, qui ne se réduit pas aux seuls Chinois, mais touche aussi «des Indo-Pakistanais ou des Thaïlandais» ? Elles voient en tout cas d'un mauvais oeil la publication d'un rapport qui projette une lumière inédite sur ce qui se passe au coeur de la République, à Paris. «Il est plus facile de condamner le travail forcé en Birmanie que de reconnaître le travail forcé en France, souffle un expert de l'OIT à Genève. D'autant que la France est en train de durcir sa politique d'immigration.» Et si la France s'alarme des délocalisations, elle passe sous silence ces «délocalisés» à l'envers.

(1)www.ilo.org
Comments: Post a Comment

<< Home

Powered by Blogger